Non que cela soit totalement faux si l'on parle de temps aujourd'hui presque révolus ; mais comme je m'évertue à le clamer à tue-tête, le tatouage est un artisanat comme un autre : ergo : pas de travail = pas de brouzoufs, de tunes, de pépettes.
L'art de la bière
Lorsque j'ai mis le pied dans le glorieux monde du tatouage, le microcosme était en ébullition. Une nouvelle génération de tatoueurs émergeait, issus du monde du graphisme pour un grand nombre d'entre eux, et aillant pour la plupart travaillé en entreprise, aillant l'habitude de se lever le matin et de bosser au moins 39h par semaine. Genre moi.
Or le microcosme susnommé était souvent jusqu'à lors le fief de vieux grigous, lookés full-denim crade, la Gitane maïs au coin du bec, et la 1664 à portée de main...
Le bon vieux temps
Ces derniers avaient souvent des horaires de travail dignes de l'autre plus vieux métier du monde, autrement dit pour se faire tatouer il fallait être prêt à renoncer à regarder Navarro, le commissaire Moulin voire même Julie Lescaut (Culture!).
En ces temps héroïques, se faire tatouer revenait à passer sa soirée dans un local enfumé, glauque, entouré d'une faune de plus en plus avinée au fur et à mesure que s'avançait la nuit.
Il est à peine étonnant que les 2 ou 3 tentatives que j'avais mené à l'époque dans le but d'obtenir un tatouage aient lamentablement échoué à peine la porte de ces enfers entrouverte, voire parfois même juste effleurée.
Noctambulisme détoxifiant
Car le tatoueur préhistorique ne sortait pas travailler à l'aube mais plutôt au crépuscule telle une sous-espèce vampirique. Ce biorythme particulier correspondait probablement à celui nécessaire à l'évacuation des toxines accumulées la veille : pastis, bière, rouge, nicotine, thc, dont les cadavres et restes ornaient souvent les plans de travail au milieu des encres et des buses.
Ah, la divine époque où des considérations aussi triviales l'hygiène ou la tempérance de venaient pas gêner de si indispensables agapes. D'ailleurs leur hygiène corporelle était souvent raccord avec celle de leur local. Le diable est dans le détail.
Ceci explique aussi la qualité souvent approximative de certaines productions de l'époque ; tatouages à moitié finis, ou qu'il aurait mieux valu ne pas finir... Cette ère d'avant les aiguilles industrielles où par flemme d'en souder, certains vénérables gentlemen utilisaient la même toute la journée ; après tout, tant que ça marche...
Affabulation ? De tout cela j'ai été témoin, et quand j'en discute avec d'autres néo-vétérans, ceux-ci corroborent toujours les souvenirs que je garde de ce paradigme si particulier.
Le tatoueur antique n'était donc point une bête de travail : mais ça, c'était avant.
Oh mon dieu, quel horaire !
Quand j'ai annoncé que je comptais tatouer en matinée, l'on m'a dit "tu n'y penses pas, personne ne tatoue le matin, de toute façon personne ne viendra se faire tatouer aussi tôt dans la journée..." A l'époque, en effet, j'avais encore des "collègues" dont les boutiques ouvraient à 16h, 18h, voire même certains qui ne piquaient pas avant 20h... Mais comme je ne comptais pas pratiquer ce noble art en dilettante, je n'ai pas tenu compte de ces vils sycophantes et de leurs avis méphitiques (Vocabulaire !).
Ensuite j'ai dû essuyer des "Comment ça, tu travailles le samedi ?" ou "Ah bon, tu es ouvert le lundi ?", comme si, à l'instar de quelque excentrique millionnaire, je ne tatouais que dans le seul but d'échapper au désœuvrement et non dans celui de payer toit et pitance (sans compter les charges irréalistes qui accablent tout artisan désirant exercer dans notre insatiable et boulimique contrée).
Comme si le seul but d'un tatoueur était de n'exercer son art qu'à minima... A l'instar de n'importe quel indépendant/artisan qui j'ai bossé 60 heures par semaine, parfois plus, pour lancer l'activité ; je ne m'en plains pas, c'est comme ça que ça marche. Point barre.
Travailleurs de farce
Après tout, pour le grand public, nous ne pouvions être de véritables travailleurs, puisque nous ne pratiquions pas un "vrai" métier, ou alors dans la plus totale oisiveté... L'insupportable image de "glandeur/poivrot/argent facile" qu'a instauré la génération précédente est encore si présente, que lorsque l'on commence à parler maladies professionnelles, certains nous regardent en roulant de gros yeux étonnés : comment peut-on subir des dommages corporels en pratiquant, si peu, un si charmant hobby ?
Syndrome du canal carpien, lombalgies, hernies discales, tendinites chroniques sont le lot de nombreux professionnels, certains ayant dû suspendre ou arrêter leur pratique quand la douleur prend le pas sur la précision.
Pas de misérabilisme ici, juste le une énième raison d'affirmer que les tatoueurs ne sont pas des extra-terrestres, et de poursuivre inexorablement le cassage de ces clichés trop nombreux qui brouillent la perception d'un artisanat à la fois normal et merveilleux, où comme partout ailleurs oisiveté et paresse ne mènent nulle part.

