09 novembre 2019

Etat des lieux.


Cela fait un bail que je n'ai pas écrit sur cette diabolique activité qu'est le tatouage : petit bilan au bout de 15 ans d'exercice.

Le tatouage entre libéralisation et vulgarisation.
J'ai vu passer sous mes aiguilles de nombreux mètres carrés de peaux depuis 2004, je commence presque à faire figure d'ancien et je pense pouvoir donner un avis assez éclairé sur ce qu'est devenu le métier en 15 années.
J'ai connu la fin de l'age d'or du tatouage durant mes 5 premières années d’exercice entre 2004 et 2009/10. Nous étions encore assez peu nombreux et le marché commençait a se développer. Lorsque j'ai débuté j'avais moins d'une dizaine de concurrents dans mon département, les Pyrénées Orientales : le métier était simple, les anciens continuaient à faire ce qu'ils avaient toujours fait, des motifs très basiques, tandis que nous, la nouvelle vague, nous pouvions nous lancer dans de nouveaux styles avec une nouvelle clientèle plus ouverte et plus éduquée aux arts graphiques et plastiques. 
Il suffisait d'un peu de culture et de talent pour travailler de façon très correcte, tant au plan artistique que financier.

15 ans plus tard, le nombres de tatoués a été multiplié par 2, le nombre de prospects a cru proportionnellement aussi, par contre le nombre de praticiens a été multiplié par 10 ou 15 selon les zones. Le tatouage est devenu "à la mode" non seulement pour le grand public, du côté clientèle, mais aussi pour certains qui pensent avoir trouvé un métier facile et rémunérateur (sic).

Médiatisation à outrance.


C'est à partir de 2005 que des émissions comme "Miami Ink" ont fait entrer les studios de tatouages dans la culture mainstream donnant souvent une image caricaturale du métier et de ses acteurs.
La vague médiatique a continué avec les concours comme "Best Ink" ou "Ink Master", mais aussi avec une avalanche de télé-réalités plus minables les unes que les autres (Marseillais, Chtis...), dont les participants sont tous tatoués en mode papier peint, éveillant massivement des vocations dans le segment "entrée de gamme" de la clientèle.
Les tatouages ont aussi fleuri sur les personnalités médiatiques, du sport, du cinéma ou de la musique, faisant une gigantesque campagne de publicité pour  cette pratique alors en plein essor.

Un métier peu protégé.

Le métier a donc subi un assaut en règle de la part de nombreux nouveaux impétrants. Nous avons vu tout et n'importe quoi débarquer une machine à la main, surtout n'importe quoi : des gens ne savant ni tatouer ni dessiner, dépourvus de la culture ou des capacités commerciales nécessaires pour pouvoir se dire "professionnel". 
Pourquoi ? Le principal syndicat national s'est toujours opposé à une professionnalisation du métier, autrement dit à un diplôme qui aurait permis de définir un seuil d'accès et de garantir une qualité plancher pour la clientèle. Le débat est toujours d'actualité, bien qu'il soit trop tard pour instaurer un équilibre entre offre et demande, sachant que les arguments s'opposant au diplôme sont toujours aussi vains et biaisés. 

Aujourd'hui, en France, pour coiffer un client il faut un CAP obtenu après deux années d'études et de stages pour pratiquer un acte avec une responsabilité relativement limitée par rapport au client, et une année supplémentaire pour exercer à son compte, le BP
Alors que pour tatouer -ou ouvrir son établissement-, autrement dit modifier à vie l'apparence d'un client, avec des risques liés aux contaminations ou aux dégradations de la peau, aucune qualification n'est requise à part le stage "hygiène et salubrité"de 3 jours qui n'a, soyons honnêtes, aucune utilité et ne garanti en aucun cas la qualité du travail effectué ni sur le plan technique, ni sur le plan artistique, ni sur le plan sanitaire.

Le coût du matériel et la facilité à en acheter sur internet ont aussi poussé de nombreux apprentis-sorciers à franchir le pas. Pour une poignée de dollars sur certains sites chinois, ils peuvent acheter un kit complet de mauvais matériel et de mauvais consommables pour réaliser de mauvais tatouages dans de mauvaises conditions. L'ignorance des pratiques et techniques saines, causée par l'absence d'une filière de formation normalisée, a donné lieu à toutes les fantaisies que se soit sur les lieux d’exécution (plein air, caravanes, appartements...) que sur les modes opératoires pour, au final, des résultats généralement assez piteux et malheureusement définitifs.

Enfin le fait que n'importe qui peut s'improviser formateur a permis a certains tatoueurs, de niveau parfois pour le moins incertain, de s'engraisser sur le dos d'apprentis formés à la va-vite, inondant le marché de concurrent de bas niveau et alimentant la surpopulation morbide du métier.

Titanic Ink.

Nous sommes à l'orée de 2020, et si je me risque à faire un peu de prospective, sachant que ce que je voyais venir il y a 10 ans s'est en grande partie réalisé, je me dis que l'avenir du métier est bien sombre. 
En regardant autour de moi, je vois beaucoup de bon et de très bons tatoueurs qui galèrent de plus en plus, alors que de mauvais "collègues" tirent mieux leur épingle du jeu, probablement parce qu'ils acceptent de faire n'importe quoi et le font souvent n'importe comment.

Je décourage systématiquement tous ceux qui viennent me demander comment intégrer la profession : la barque est plus que pleine, elle prend l'eau, inutile donc de monter à bord. Un tatoueur qui vous vanterait un avenir dans ce métier est probablement plus intéressé par la vente d'une formation, que par le futur de son apprenti. Aujourd'hui se lancer dans le tatouage implique une méconnaissance totale du marché ou un talent extraordinaire : devinez lequel est le plus courant ?

Pendant quelques années, on a pu assister à de nombreuses ouvertures de boutiques, maintenant il n'est pas rare d'en voir fermer : mauvaise gestion, mauvais tatoueurs ou tout simplement sur-effectif dans une zone donnée. Ou parfois juste le ras-le-bol d'un métier devenu chaotique par manque de structuration.

On peut aussi noter que la prolifération des conventions a aussi affaibli de nombreuses zones de chalandises, fragilisant d'autant plus les commerces sédentaires, dont les tatoueurs se retrouvent parfois obligés de tatouer... en convention.

Bref, j'ai l'impression de revivre dans le monde du tatouage ce que j'ai déjà vécu dans celui du graphisme il y a 20 ans, avec des conséquences significativement plus graves que quelques logos ratés et quelques flyers mal imprimés.

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