30 juillet 2022

Les 7 Péchers capitaux du tatouage (2) : La Paresse.

    De tous les clichés, et dieu -s'il existait- saurait qu'ils sont nombreux, qui affublent le personnage du tatoueur (loubard, alcolo, obsédé...), l'un des plus tenaces et des plus faux est celui du tatoueur paresseux.

Non que cela soit totalement faux si l'on parle de temps aujourd'hui presque révolus ; mais comme je m'évertue à le clamer à tue-tête, le tatouage est un artisanat comme un autre : ergo : pas de travail = pas de brouzoufs, de tunes, de pépettes.

L'art de la bière 

    Lorsque j'ai mis le pied dans le glorieux monde du tatouage, le microcosme était en ébullition. Une nouvelle génération de tatoueurs émergeait, issus du monde du graphisme pour un grand nombre d'entre eux, et aillant pour la plupart travaillé en entreprise, aillant l'habitude de se lever le matin et de bosser au moins 39h par semaine. Genre moi.
Or le microcosme susnommé était souvent jusqu'à lors le fief de vieux grigous, lookés full-denim crade, la Gitane maïs au coin du bec, et la 1664 à portée de main...

Le bon vieux temps

    Ces derniers avaient souvent des horaires de travail dignes de l'autre plus vieux métier du monde, autrement dit pour se faire tatouer il fallait être prêt à renoncer à regarder Navarro, le commissaire Moulin voire même Julie Lescaut (Culture!).
En ces temps héroïques, se faire tatouer revenait à passer sa soirée dans un local enfumé, glauque, entouré d'une faune de plus en plus avinée au fur et à mesure que s'avançait la nuit.
Il est à peine étonnant que les 2 ou 3 tentatives que j'avais mené à l'époque dans le but d'obtenir un tatouage aient lamentablement échoué à peine la porte de ces enfers entrouverte, voire parfois même juste effleurée.

Noctambulisme détoxifiant

    Car le tatoueur préhistorique ne sortait  pas travailler à l'aube mais plutôt au crépuscule telle une sous-espèce vampirique. Ce biorythme particulier correspondait probablement à celui nécessaire à l'évacuation des toxines accumulées la veille : pastis, bière, rouge, nicotine, thc, dont les cadavres et restes ornaient souvent les plans de travail au milieu des encres et des buses.
Ah, la divine époque où des considérations aussi triviales l'hygiène ou la tempérance de venaient pas gêner de si indispensables agapes. D'ailleurs leur hygiène corporelle était souvent raccord avec celle de leur local. Le diable est dans le détail.
    Ceci explique aussi la qualité souvent approximative de certaines productions de l'époque ; tatouages à moitié finis, ou qu'il aurait mieux valu ne pas finir... Cette ère d'avant les aiguilles industrielles où par flemme d'en souder, certains vénérables gentlemen utilisaient la même toute la journée ; après tout, tant que ça marche...
Affabulation ? De tout cela j'ai été témoin, et quand j'en discute avec d'autres néo-vétérans, ceux-ci corroborent toujours les souvenirs que je garde de ce paradigme si particulier.

Le tatoueur antique n'était donc point une bête de travail : mais ça, c'était avant.

Oh mon dieu, quel horaire !

    Quand j'ai annoncé que je comptais tatouer en matinée, l'on m'a dit "tu n'y penses pas, personne ne tatoue le matin, de toute façon personne ne viendra se faire tatouer aussi tôt dans la journée..." A l'époque, en effet, j'avais encore des "collègues" dont les boutiques ouvraient à 16h, 18h, voire même certains qui ne piquaient pas avant 20h... Mais comme je ne comptais pas pratiquer ce noble art en dilettante, je n'ai pas tenu compte de ces vils sycophantes et de leurs avis méphitiques (Vocabulaire !).

Ensuite j'ai dû essuyer des "Comment ça, tu travailles le samedi ?" ou "Ah bon, tu es ouvert le lundi ?", comme si, à l'instar de quelque excentrique millionnaire, je ne tatouais que dans le seul but d'échapper au désœuvrement et non dans celui de payer toit et pitance (sans compter les charges irréalistes qui accablent tout artisan désirant exercer dans notre insatiable et boulimique contrée).
Comme si le seul but d'un tatoueur était de n'exercer son art qu'à minima... A l'instar de n'importe quel indépendant/artisan qui j'ai bossé 60 heures par semaine, parfois plus, pour lancer l'activité ; je ne m'en plains pas, c'est comme ça que ça marche. Point barre.

Travailleurs de farce

    Après tout, pour le grand public, nous ne pouvions être de véritables travailleurs, puisque nous ne pratiquions pas un "vrai" métier, ou alors dans la plus totale oisiveté... L'insupportable image de "glandeur/poivrot/argent facile" qu'a instauré la génération précédente est encore si présente, que lorsque l'on commence à parler maladies professionnelles, certains nous regardent en roulant de gros yeux étonnés : comment peut-on subir des dommages corporels en pratiquant, si peu, un si charmant hobby ?

Syndrome du canal carpien, lombalgies, hernies discales, tendinites chroniques sont le lot de nombreux professionnels, certains ayant dû suspendre ou arrêter leur pratique quand la douleur prend le pas sur la précision.
Pas de misérabilisme ici, juste le une énième raison d'affirmer que les tatoueurs ne sont pas des extra-terrestres, et de poursuivre inexorablement le cassage de ces clichés trop nombreux qui brouillent la perception d'un artisanat à la fois normal et merveilleux, où comme partout ailleurs oisiveté et paresse ne mènent nulle part.

Article écrit en 2013.


20 juillet 2022

Fermeture


Nous sommes en Juillet 2022, je viens de fermer la boutique. 

Par choix.

J'aurais pu continuer 10 ou 20 années supplémentaires, mais voilà, j'en ai marre, l'usure liée au temps à fait son œuvre. En précisant un peu les choses, je peux attribuer un certain nombre de causes différentes à ce ras-le-bol. 

D'abord c'est une question d'enrichissement intellectuel plus que financier : je suis en dessinateur qui tatoue, pas un tatoueur qui dessine, la nuance a son importance, réellement.

Je connais de nombreux tatoueurs qui n'ont pas de vocation artistique et qui ne dessinent que dans une optique commerciale, ceux-là n'ont aucune démarche artistique, ce qui en soit n'est pas un défaut, mais qui limite leur pratique à une dimension artisanale. 

   Le dessin n'est pour eux qu'un moyen d'alimenter une pratique vivrière : le tatouage.

En ce qui me concerne, dessin est une fonction vitale comme respirer où se nourrir. Un psychologue parlerait de sublimation, c'est le moyen que ma psyché a trouvé pour contrôler et évacuer mes traumas, sans cette catharsis je deviendrais très vite dysfonctionnel, enfin plus que je ne le suis déjà. 

   Le tatouage n'est pour moi qu'un moyen d'alimenter une pratique vitale : le dessin. 

Donc faire des compromis entre ce que je dessine et ce que les clients veulent que je leur tatoue a fini par me lasser. Je ne force personne à se faire tatouer mes dessins, mais je déteste que l'on essaye de me forcer à tatouer des dessins qui ne me correspondent pas. 

Mon travail sur papier commençant à devenir de plus en plus économiquement viable (enfin!) après 3 livres édités, la nécessité de négocier toujours et encore entre mes intérêts et ceux de ma clientèle devient de moins en moins absolue.

Ensuite, ce qui n'est pas totalement indépendant du premier point mais m'affecte de manière de plus en plus importante, c'est une profonde lassitude de la relation clientèle. Ce métier m'a permis de rencontrer des gens fabuleux, certains sont devenus des amis, mais pour ces quelques pépites collectées en deux décennies de travail, que de gravât j'ai dû tamiser !

Certes rien ne m'oblige en tant que professionnel à nouer des liens amicaux avec sa clientèle, mais a contrario rien ne m'oblige plus à me monter courtois avec de gens qui ne le méritent pas. Et cette catégorie devient de plus en plus importante. 

Ce qui pourrait n'être qu'une impression personnelle est malheureusement corroborée par les nombreux témoignages que j'ai pu entendre de professionnels confrontés au supplice de la relation clientèle : commerçants, artisans, médecins, avocats, tous parlent d'un durcissement de ce rapport lié à une hypertrophie déraisonnable de l'égo des clients. 

Signe d'une époque de nombrilisme-roi, de parfaits inconnus, souvent de parfaits incompétents, se permettent de contredire un professionnel sur des questions relevant de son domaine d'exercice, voire de critiquer sa pratique en se basant sur les absurdités charriées par internet : "j'ai fait mes recherches!".

Ces mêmes individus ne tolèrent par contre aucune remise en cause de leurs préconceptions et préjugés souvent faux et dénient au professionnel sa capacité de conseil ou d'avertissement. Bien-sûr, le résultat de cette situation faussée est une insatisfaction des deux parties dont la responsabilité sera toujours portée au débit du professionnel.

En général les plus irritants sont les plus bêtes et les plus sûrs d'eux.

Travailler dans ces conditions le tatouage devient pour moi de moins en moins intéressant, voire plus du tout. Je me suis promis, il y a vingt ans, que j'arrêterais de tatouer le jour où je trainerai les pieds pour aller travailler : ce jour est arrivé, fin mai 2022.

Alors non, je ne vais pas vraiment arrêter de tatouer, mais je vais disparaitre du spectre commercial visible du plus grand nombre et agir dans une sphère plus privée avec la partie de ma clientèle qui convient à mon projet de vie. 

Au final entre mon égocentrisme et celui des autres, autant choisir le mien.

Cela me permettra aussi de dégager plus de temps pour mes travaux personnels : d'autres livres, plus d'expositions, plus de participation à des projets artistiques.

À bientôt.

(Peut-être.)