Anecdote :
Une petite demoiselle, à peine l'age
requis pour se faire tatouer, débarque dans mon studio accompagnée
de sa mère et me tend 3 photos de Rihanna en me disant : je
veux me faire tatouer celui-ci, celui-là et celui-là.
Interloqué je lui dis : «
Non, je ne fais pas de copie ! »
Elle me répond : « Pourquoi ? »
Et de là va s'engager un dialogue
surréaliste, où je vais essayer d'expliquer les bases de la morale
(C'est pas bien de voler !) à une ado en plein caprice, appuyée
par sa mère sur le ton du « tatouez-la, elle me foutra la
paix ! ». Je voyais arriver le moment où la gamine se
jetterait au sol pour taper des poings et des pieds en retenant sa
respiration jusqu'à ce que j'abdique.
Aucun argument ne trouve grâce à
leurs yeux :
- ni le respect de la célèbre chanteuse,
- ni l'ahurissant manque de personnalité que ce genre de demande implique,
- ni l'aspect immoral de la question,
- ni l'évidente immaturité de la gamine, qui était de toute façon intellectuellement inapte à se faire tatouer.
Épilogue :
Quelques temps plus tard, je croise une
amie de longue date, professeure dans un lycée du coin, elle m'aborde
et me dit :
« Je suis la prof de
-*****-,c'est cool ce que tu as fait, j'ai appris que tu as refusé
de la tatouer, franchement c'était la bonne chose à faire. Par
contre je dois te dire, elle a fait le tour des tatoueurs de la ville
jusqu'à en trouver un qui accepte. »
La déontologie n'est pas une valeur
universelle, me semble-t'il.
Donc on a maintenant un pauvre gosse
écervelée qui se ballade avec les tatouages volés à son idole de
teenager, dont, si cela se trouve, elle détestera l’œuvre d'ici
un an, quand elle se découvrira une passion pour le metal swahili,
la guinguette croate ou le rap mongol, en fonction de la façon dont
sa tête de girouette prendra le sens du vent. Sauf que ses
tatouages-caprices rihannesques la suivront à vie...
Débriefing :
Que l'on me montre des photos de
tatouages existants comme indication, source d’inspiration ou
exemple d'un projet à venir, est une démarche positive qui permet
de définir avec plus de précision ce que l'on cherche, ce que l'on
désire obtenir.
Par contre amener une photo en exigeant
l'obtention de la copie exacte du tatouage qui y figure est une
démarche faussée, négative : il y a un mot pour cela :
c'est une contrefaçon.
La plupart des tatoueurs, généralement
à leurs débuts, moi y compris, ont fait ce genre de copies. On a
tous démarré quelque part, surtout il y a une dizaine d'années, et
avant, quand tous n'osaient pas proposer leur style, leur patte,
s'ils en avaient. Parfois, en début de carrière on n'ose pas dire
« non », parce qu'on est en train de se constituer une clientèle, ou parce qu'on est en France, et qu'on se fait massacrer par les charges dès le départ.
J'ai tendance à penser, avec le recul, que la
qualité du travail d'un tatoueur tient parfois autant aux projets
qu'il accepte qu'à ceux qu'il refuse.
Toujours est-il que le résultat de
cette pratique a été qu'un petit nombre de motifs s'est retrouvé
tatoué sur un grand nombre de personnes. Les "flashs", les
livres de motifs, ont aussi participé de ce phénomène. Maintenant
les modes et les « peoples » ont pris le relais.
Seulement, dès que l'on se penche un
peu sur la question, on comprend assez rapidement à quel point cela
est néfaste.
Tout d'abord l'essence du tatouage est
son originalité, son caractère unique. Un tatouage est créé et
réalisé pour une personne à partir de ce qu'elle veut y mettre,
son vécu, son imaginaire, sa culture. Tout cela est mis en forme par
le tatoueur, qui va le synthétiser en un ou plusieurs motifs. Par
définition ce type de tatouage n'est pas copiable sans le vider de
toute signification, de toute cohérence.
Et même dans le cas de tatouages
purement esthétiques, ils ont étés pensés en fonction de
l'anatomie du tatoué et de ses critères esthétiques, enrichis de
la « patte » du tatoueur, donc non-reportables sur un
autre corps.
L'idée même de voler un motif à
quelqu'un est inadmissible. Je me demande souvent pourquoi il y a
encore besoin d'expliquer pourquoi c'est MAL, je me demande même
comment on peut formuler ce genre de requête.
Une fois qu'un tatouage a été
réalisé, il co-appartient à celui qui l'a créé/réalisé ainsi
qu'à celui qui le porte. Faire réaliser une copie lèse ces deux
personnes. D'une part le talent et le travail de celui qui a créé
l'original ne sont ni rémunérés ni récompensés, d'autre part
celui qui porte l'original voit son identité violée par le
contrefacteur, et galvaudée par le porteur de la contrefaçon.
Je n'ose imaginer la rage et le dégoût
que m'inspirerait le fait de croiser quelqu’un portant une copie de
l'un de mes tatouages.
Il y existe cependant quelques exceptions :
quand le porteur de l'original est d'accord, parce que c'est un
tattoo de famille ou un trip entre amis : dans ce cas il vaut
mieux le faire réaliser quand c'est possible par le tatoueur du
premier motif. Ou alors le tatouage d'un cher disparu, une sorte de
mémorial, c'est acceptable.
La question de la propriété
intellectuelle est assez complexe lorsque l'on en parle dans le cadre
du tatouage, surtout dans la société du piratage banalisé, mais la
base de la base c'est :
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire